Le temps des sucres : d’utilitaire à patrimoine

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15 février 2017 | Le temps des sucres : d’utilitaire à patrimoine

Le retour du temps doux annonce le début des sucres. Si la pra­tique de l’acériculture, c’est-à-dire de la fab­ri­ca­tion du sirop d’érable et son indus­trie en général, est aujourd’hui perçue comme pat­ri­moine immatériel, c’est que cette idée a chem­iné dans la longue durée de cette pra­tique. Retour sur son his­toire et les aléas de sa pat­ri­mo­ni­al­i­sa­tion.

Un intérêt pour les sci­ences naturelles

Une érablière, Allan Edson, 1872 (L’Opin­ion publique)

Au XVIIIe siè­cle, les éru­dits s’intéressent aux sci­ences naturelles qui, pour l’érable, se lim­i­tent au goût de la sève et du sirop et à ses util­i­sa­tions médic­i­nales. Les approches changent avec l’apparition d’un pen­chant pour l’exotisme. Ain­si, entre 1787 et 1789, Nico­las-Gas­pard Bois­seau rédi­ge un texte sur la fab­ri­ca­tion du sirop d’érable où il met l’accent sur la con­struc­tion d’une cabane tem­po­raire et traite briève­ment de la fab­ri­ca­tion.

Nou­velles valeurs cul­turelles

Au tour­nant du XXe siè­cle, le jour­nal La Patrie sug­gère que l’acériculture serait en déclin. Pour la réac­tu­alis­er, l’auteur souligne l’apport économique de son exploita­tion. Il con­state aus­si une valeur iden­ti­taire où « nos vieilles sucreries avec leurs bonnes cou­tumes étaient un trait dis­tinc­tif de la vie de nos habi­tants[1] ».

Quelques années plus tard, Pilules Moro utilise le temps des sucres dans sa pub­lic­ité. Ce choix mon­tre que l’activité est pop­u­laire auprès de la pop­u­la­tion. À coup sûr, le visuel attir­era le regard des lecteurs vers la réclame.

Pub­lic­ité pour Pilules Moro, 1902

Les incer­ti­tudes de la pat­ri­mo­ni­al­i­sa­tion

Avant qu’une per­cep­tion pat­ri­mo­ni­ale puisse s’imposer, un bien doit acquérir des valeurs sym­bol­iques – devenir une chose sociale. Pour que ces nou­velles valeurs soient accep­tées par la société, elles doivent être dif­fusées et appro­priées.

C’est le cas en 1909 dans un texte com­bi­nant dif­férentes valeurs. Ain­si, l’auteur men­tionne d’abord l’aspect économique de l’industrie. Puis, il souligne une valeur sociale de rassem­ble­ment et ter­mine avec une descrip­tion à la fois rigoureuse et vul­gar­isée de la fab­ri­ca­tion[2]. Le savoir-faire et les valeurs cul­turelles sont ain­si mis de l’avant sans per­dre de vue l’utilité de l’industrie. Sa dimen­sion pat­ri­mo­ni­ale peut donc se dévelop­per par la dif­fu­sion.

Cir­cu­la­tion de l’idée de « pat­ri­moine »

En 1925, le thème du défilé de la fête nationale inclut un char illus­trant la fab­ri­ca­tion du sirop d’érable. L’utilisation d’objets de la cul­ture, en tant que sujets, con­firme qu’ils sont suff­isam­ment impor­tants par­mi la pop­u­la­tion pour être recon­nus, même de manière sym­bol­ique, lors du défilé. Les con­cep­teurs insis­tent sur l’ancienneté de la tech­nique et sug­gèrent une trans­mis­sion du savoir-faire. Ce dernier pos­sède doré­na­vant les car­ac­téris­tiques pat­ri­mo­ni­ales néces­saires sans être asso­cié au pat­ri­moine.

Le Fes­ti­val de l’Érable de Plessisville illus­tre un bon équili­bre entre les dimen­sions util­i­taires et pat­ri­mo­ni­ales. Créé en 1959, il vise à stim­uler l’intérêt du pub­lic pour les pro­duits de l’érable. Pour ce faire, les organ­isa­teurs mis­ent sur l’un des aspects immatériels de l’industrie avec une fête pop­u­laire autour d’une par­tie de sucre.

Toute­fois, l’ambiguïté demeure

En 2014, la Fédéra­tion des pro­duc­teurs acéri­coles du Québec pro­pose aux enseignants du pri­maire un pro­gramme péd­a­gogique où les enfants sont ini­tiés à l’importance de l’érable. On leur offre égale­ment un moyen de les pro­téger notam­ment en deman­dant l’inscription des érablières comme sites naturels du pat­ri­moine mon­di­al. Le pro­jet com­prend des séances de dégus­ta­tion. Bien que le com­man­di­taire se défende de faire de la pro­mo­tion, le milieu de la com­mu­ni­ca­tion mar­ket­ing est très au fait de l’importance des enfants dans les déci­sions d’achat de pro­duits ali­men­taires.

Pho­to : Gilbert Boch­enek, 2012

Les car­ac­téris­tiques pat­ri­mo­ni­ales du savoir-faire

Tou­jours en 2014, dans le cadre de son pro­gramme de val­ori­sa­tion des por­teurs de tra­di­tions, la Société québé­coise d’ethnologie a remis un cer­ti­fi­cat de recon­nais­sance à dix acéricul­teurs. Ces lau­réats pos­sè­dent les prin­ci­pales car­ac­téris­tiques pat­ri­mo­ni­ales du savoir-faire : il a été trans­mis par un ancêtre jusqu’à la troisième et même qua­trième généra­tion; le procédé de trans­for­ma­tion demeure tra­di­tion­nel même si plusieurs utilisent de l’équipement mod­erne. La « cabane à sucre » est typ­ique de l’époque de sa con­struc­tion.

L’acériculture illus­tre bien le temps néces­saire à la trans­for­ma­tion d’un bien utile en une chose sociale, c’est-à-dire pat­ri­mo­ni­ale. Depuis le défilé de 1925, plus de 90 ans auront été néces­saires pour inclure un savoir-faire dans la loi du pat­ri­moine. Au min­istère de la Cul­ture et des Com­mu­ni­ca­tions, la fab­ri­ca­tion du sirop d’érable est inven­toriée sans être recon­nue.

 

Bil­let orig­i­nal pub­lié le 17 mars 2015.

Avec la per­mis­sion de Diane Joly Art, his­toire et pat­ri­moine

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[1] « Les con­férences de ‘La Patrie’», La Patrie, 8 novem­bre 1883, p. 2.
[2] Édouard-Zotique Mas­si­cotte, « Une journée à la sucrerie », La Revue pop­u­laire, vol. 3, no 4, avril 1909, p. 73–75.

 

Image à la Une : Sug­ar scene at Maple Wood, Dun­ham, Qué. s.d. (carte postale)

 

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