Ciné-rencontres

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On the set of Danse indienne (Gabriel Veyre, 1898)

Le programme des Ciné-rencontres de la Société québécoise d’ethnologie

En 2003, la Société québécoise d’ethnologie poursuit son objectif de sensibiliser les citoyens au patrimoine ethnologique lorsqu’elle met sur pied un programme de ciné-rencontres destiné à ses membres et au grand public. La formule reprend celle du ciné-club couru par la jeunesse étudiante des collèges classiques dans les années 1950 et 1960 : un animateur s’associe à un invité – un réalisateur ou un expert du sujet – et engage la discussion avec l’assistance autour de questions suscitées par le visionnement des films.

De janvier 2003 à mai 2016, la Société a présenté plus de 75 films dans les amphithéâtres du Musée de la civilisation de Québec. Ces films ont été tournés au Québec de 1902 à 2016 inclusivement et touchent toutes les périodes qui ont vu naître et grandir les principaux mouvements du cinéma documentaire d’ici. Ils traitent plus spécialement de patrimoine ethnologique, et plus encore de patrimoine immatériel. Le film a cette capacité formidable de réunir le geste et la parole des porteurs de traditions, de les retenir ensuite, puis de les redéployer pour les transmettre aux générations qui suivent. La finalité du programme est de nous instruire sur les origines de nos comportements individuels et collectifs en même temps que sur les ruptures qui se sont faites au long du temps.

Bref historique du documentaire ethnologique

Le 27 juin 1896, au café-concert Palace, boulevard Saint-Laurent, six mois après Paris, mais deux jours avant New York, Montréal projette les premiers films au Canada[1]. Les Français Louis Minier et Louis Pupier y présentent le Cinématographe des frères Lumière qui propose un programme de courts sujets anecdotiques montrant L’Arrivée d’un train à Lyon-Perrache, Une charge de cuirassiers, Une charge de cavalerie, Une partie d’écarté entre M. Lumière et ses amis, La Mimique de deux prêtres, la Démolition d’un mur, Un exercice de voltige. Des présentations du même programme ont ensuite lieu à travers le Québec.

Les premières images cinématographiques montrant le Québec ne tardent pas à apparaître. À l’été 1898, l’opérateur chez Lumière, Gabriel Veyre, tourne Danse indienne, « le seul film tourné en sol québécois au XIXe siècle qui ait traversé le temps ». C’est aussi le premier film ethnographique et il porte sur la communauté amérindienne de Kahnawake, un sujet jugé exotique à l’époque. Le documentaire à caractère ethnologique est donc aux origines du cinéma québécois et ce sont des étrangers qui sont les auteurs et les producteurs de notre premier cinéma : des Français et surtout des Américains regroupés dans les firmes Lumière et Edison. Des Québécois prendront ensuite la relève, mais ils ne feront pas encore de documentaires. Le plus connu est sans contredit Léo-Ernest Ouimet qui produit en 1906 des actualités pour son Ouimetoscope. Cette première salle de cinéma au Canada se trouve sur la rue Sainte-Catherine à Montréal. À travers des actualités, notamment un discours de Wilfrid Laurier à Laprairie, des courses d’automobiles au parc Delorimier à Montréal ou l’incendie de Trois-Rivières, il y a Mes espérances, un film de Ouimet sur ses enfants, tourné en 1908.

Le programme des ciné-rencontres

Le programme des ciné-rencontres rend ainsi compte de l’ancienneté du regard ethnologique de la caméra sur le Québec, mais aussi de la diversité des points de vue qu’elle a développés au long des cent ans d’histoire du Septième art. Ces regards se rassemblent en quatre mouvements qui découpent le dernier siècle en autant de périodes. Tout d’abord celui des pionniers qui sont des étrangers. Ses protagonistes occupent presque seuls le champ jusqu’en 1925, quand les Québécois, devenus majoritairement des urbains, décident de scruter un passé qui semble désormais leur échapper. Ce nouveau mouvement est animé par des prêtres-cinéastes qui veulent faire du documentaire un moyen de propagande religieuse et nationale. Il s’échelonne en gros de 1925 à 1955. Puis, vient l’époque du cinéma direct qui fleurit au sein de la section française de l’Office national du film du Canada quand l’organisme déménage ses pénates d’Ottawa à Montréal en 1956. Cette vague expérimentale connaît son apogée à la fin des années 1960, mais son influence porte jusqu’au milieu des années 1980. Dans la dernière période, à partir de 1975, le documentaire ethnologique se cantonne de plus en plus dans ce qui fait sa spécificité, c’est-à-dire le culturel et le patrimoine.

Au-delà du film historique, les ciné-rencontres présentent parfois des films contemporains. Ainsi, lors de notre dernière ciné-rencontre de la saison 2016, nous avons présenté le premier court métrage de la jeune ethnologue Élise Bégin, formée au Laboratoire d’enquêtes ethnologiques et multimédias de l’Université Laval. Ce court métrage rassemble des entrevues de canotiers faites en 2015 par de jeunes ethnologues dans les régions de Portneuf, de l’Isle-aux-Grues, de l’Île-aux-Coudres et des Îles-de-la-Madeleine.

En somme, le programme de ciné-rencontres invite le public à donner tout autant qu’il reçoit, où des invités, souvent des « acteurs » directs ou indirects des faits et des événements rapportés, viennent partager leur expérience et approfondir le sens des images et des paroles transmises par la caméra, où, en somme, spectateurs et animateurs prennent appui sur le film documentaire pour se transmettre mutuellement le patrimoine immatériel.

Pierre Perreault
Pierre Perrault participant aux manœuvres de la pêche au marsouin à l’Île-aux-Coudres pendant le tournage du film Pour la suite du monde en 1963. « Comme Flaherty, il filme de l’intérieur une situation qu’il a lui-même provoquée », écrivent avec à-propos Michel Coulombe et Marcel Jean dans Le Dictionnaire du cinéma québécois , Montréal, Boréal, 1988, p. 379. Photo Kéro. Gracieuseté de Monique Miville-Deschênes

 [1] La partie historique sur les films ethnologiques provient de : Jean SIMARD, « Un siècle de films ethnologiques et de transmission du patrimoine immatériel, Rabaska, volume 5, 2007, p. 71-85.