Les enjeux de l’ethnologie

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10 septembre 2016 | Une science de l’ordinaire

Philippe Dubé — pro­fesseur tit­u­laire de muséolo­gie, Départe­ment des sci­ences his­toriques à l’U­ni­ver­sité Laval

L’eth­nolo­gie en tant que sci­ence s’in­téresse au petit, au privé, à l’of­fi­cieux, au com­mu­nau­taire, à l’or­di­naire, voire au banal. Elle fait la recen­sion sys­té­ma­tique des faits et gestes du quo­ti­di­en qui, à terme, en vien­nent à définir une cul­ture, une civil­i­sa­tion. En faisant l’analyse de ces don­nées recueil­lies sur le vif du ter­rain, elle offre une com­préhen­sion de prox­im­ité d’une société tout entière en révélant des parts invis­i­bles du vivre-ensem­ble. Ce champ de con­nais­sances en sci­ences humaines est le seul de toutes les sci­ences à savoir entr­er dans l’in­time des per­son­nes et des groupes et en faire état de manière sys­té­ma­tique. Il sait depuis longtemps dénich­er des tré­sors de la langue, des légen­des, des mythes et des réc­its de toutes sortes qui, portés par l’imag­i­naire pop­u­laire, traduisent des valeurs, des états d’âme, des ques­tion­nements qui sont partagés par le plus grand nombre.

L’eth­nolo­gie con­signe dans le menu détail les traits de la cul­ture dont font par­tie l’hu­mour tout comme la cui­sine, la musique, la façon de se vêtir, de se coif­fer et de pren­dre soin de son corps à tout âge. En somme, décrypter les mul­ti­ples manières de naître, de vivre et de mourir tout en détec­tant la part d’u­ni­versel dans la mul­ti­tude des pra­tiques cul­turelles. De plus, elle a longue­ment exploré les avenues d’une lit­téra­ture orale pour en déter­min­er les sub­strats et com­pren­dre les formes lan­gag­ières pro­pres au ter­roir (région­al­ismes). Les études de folk­lore ont peut-être per­du de leur lus­tre au temps des tech­nolo­gies numériques, des réseaux soci­aux et de la mon­di­al­i­sa­tion, mais on doit com­pren­dre qu’elles ont leur per­ti­nence aujour­d’hui dans un monde qui change à la vitesse grand V. L’in­ter­cul­tur­al­ité ambiante et galopante aura un jour à s’ex­pli­quer pour mieux se com­pren­dre, et c’est là que l’eth­nolo­gie sera d’un grand sec­ours par son approche intimiste et com­préhen­sive. On par­le ici du devenir socié­tal dans toute sa com­plex­ité et ses aspects les plus frag­iles, soit la cul­ture du proche et l’héritage var­ié de la multiethnicité.

Une sci­ence de la proximité

Dans le vaste domaine des sci­ences his­toriques pour dévelop­per et faire avancer les con­nais­sances — si l’on peut ici sché­ma­tis­er –, on doit rap­pel­er que l’his­toire se réfère au doc­u­ment écrit (archives) et à son analyse, l’his­toire de l’art à l’oeu­vre d’art et à son inter­pré­ta­tion, l’archéolo­gie au ves­tige (frag­ment) et à son étude, alors que l’eth­nolo­gie se réfère directe­ment au témoignage humain, c’est-à-dire à la parole énon­cée in vivo et recueil­lie sur le ter­rain. Il s’ag­it d’une pièce maîtresse dans la quête de doc­u­ments pour éclair­er un élé­ment de cul­ture et de civil­i­sa­tion, si banal soit-il. On l’au­ra com­pris, le matéri­au de base chez l’eth­no­logue est de l’or­dre du vivant, et c’est ce qui rend son tra­vail si pas­sion­nant et essen­tiel quand il s’ag­it de com­pren­dre un groupe, une société à l’échelle de ses besoins les plus élé­men­taires : se loger, se nour­rir, se vêtir, créer des liens et établir une com­mu­nauté de biens et de valeurs. Cette micro­his­toire racon­te en quelque sorte la vie de tous les jours selon les saisons et les lieux qu’on occupe. Il s’ag­it d’une expli­ca­tion basique de notre rela­tion au monde, mais com­bi­en vitale.

Au Québec, la con­struc­tion iden­ti­taire a occupé beau­coup de place ces dernières années dans le domaine des activ­ités eth­nologiques au moment où la société cher­chait à com­pren­dre ses héritages et qu’un change­ment de civil­i­sa­tion se pro­fi­lait à l’hori­zon. Les références tra­di­tion­nelles et son mod­èle social deve­naient pro­gres­sive­ment obsolètes aux yeux de la majorité. Tout se bous­cu­lait, on devait se met­tre au tra­vail d’une renais­sance socié­tale que l’on a nom­mée ” Révo­lu­tion tran­quille “. L’Église catholique n’avait plus l’ef­fet struc­turant d’an­tan. Il fal­lait col­lec­tive­ment s’in­scrire dans la moder­nité, tan­dis que la post­moder­nité était déjà à nos portes, à tra­vers notam­ment la tech­nolo­gie et les valeurs mon­tantes. La créa­tion du min­istère des Affaires cul­turelles du Québec, en mars 1961, annonçait déjà ce change­ment de par­a­digme, et c’est dans ce con­texte que l’eth­nolo­gie est dev­enue cen­trale pour faire état du chemin par­cou­ru d’une société en pleine muta­tion. On aura com­pris que la dis­ci­pline eth­nologique l’est encore aujour­d’hui et le sera encore demain pour expli­quer un monde bous­culé par le change­ment qui sem­ble main­tenant instal­lé pour de bon.

Avec la per­mis­sion de l’au­teur. Extrait : « À la défense de l’eth­nolo­gie », Le Devoir, 16 mars 2016, p. A9

 

Image à la Une : Bib­lio­thèque et Archives nationales du Québec, BAnQ Vieux-Mon­tréal, Cinquième fes­ti­val de théâtre pour enfants du Québec au Théâtre Denise-Pel­leti­er, Mon­tréal / Adrien Hubert – 1978 (détail)

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