Valser entre soi-même et le bout du monde

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Compte ren­du de la ciné-ren­con­tre Québékoisie

22 févri­er 2019 | Oeu­vre boulever­sante, le film Québékoisie, présen­té au Ciné­ma Carti­er dans le cadre de la 2e ciné-ren­con­tre de la Société québé­coise d’ethnologie, a plongé une salle comble de cinéphiles au cœur de la ques­tion iden­ti­taire québé­coise. Blancs, Indi­ens, Métis, qui sommes-nous au juste, nous les Québé­cois? Des autochtones, des non autochtones, des allochtones, « en étrange pays dans son pays lui-même » comme le chante Aragon? 

Mélanie Car­ri­er échangeant avec une salle comble de cinéphiles pas­sion­nés par son film. Pho­to : René Bouchard

Mélanie Car­ri­er, coréal­isatrice avec Olivi­er Hig­gins de ce long métrage  doc­u­men­taire, nous a entraînés avec elle en bicy­clette dans un long périple de plus de 1 000 km, le long de la mythique route 138, direc­tion la Côte-Nord, en quête d’une mémoire qui nous con­duirait au plus creux de nos représen­ta­tions intimes, cher­chant une réponse par­mi ces com­mu­nautés amérin­di­ennes avec lesquelles les Québé­cois vivent sans pour­tant vrai­ment les voir.

Au gré des ren­con­tres, se dessi­nent devant nous des fig­ures inou­bli­ables. L’émouvante Francine, la sœur du capo­ral Lemay mort dans la pinède d’Oka, se sen­tant respon­s­able de cor­riger la vérité à pro­pos des Mohawks. La rieuse Isabelle Kanapé, d’Essipit, lovée dans la chaude sécu­rité de la Loi sur les Indi­ens, pour repouss­er la peur du change­ment. Les « belles » sœurs Anne-Marie, Éve­lyne et Fer­nande Saint-Onge, dépos­sédées de leur langue dans la longue nuit des pen­sion­nats blancs, à la ren­con­tre d’une jeunesse québé­coise avide d’authenticité. La som­bre grand-mère Awashish, atikamèque, pour­tant source d’inspiration pour sa petite-fille Eruo­ma, mar­iée à un Québé­cois fier de ses racines. Mar­co Bacon, l’efficace admin­is­tra­teur de l’UQAC, qui se croy­ait un Indi­en 100 % pur, décou­vrant en France ses ancêtres nor­mands! Autant de des­tins sin­guliers d’une quête de soi jamais finie, illus­trant peut-être qu’une cul­ture qui survit est une cul­ture qui s’adapte.

La coréal­isatrice du film Québékoisie, Mélanie Car­ri­er, et l’animateur de la ciné-ren­con­tre, Philippe Dubois, de la SQE. Pho­to : René Bouchard

Seri­ons-nous alors, Québé­cois, des Métis dont la mémoire aurait été tuée au cours de notre his­toire? Pourquoi les traces de ce métis­sage seraient-elles dis­parues totale­ment de notre radar col­lec­tif?  Dérive­ri­ons-nous comme des épaves à la sur­face de notre cul­ture his­torique, sans bous­sole et dénués de sens? Serge Bouchard, thu­riféraire bal­ançant l’encensoir du ren­verse­ment des mythes fon­da­teurs, clame dans ce film que Jacques Carti­er ne décou­vre rien. Bel héritage!

Le jeune soci­o­logue Ross-Trem­blay, à l’opposé, tout en nuances mais ferme sur le pro­pos, affirme pour sa part que l’Indien, ce n’est pas juste un numéro de bande, un quan­tum de sang, mais aus­si une grande souf­france. Pen­dant com­bi­en de temps encore, comme société québé­coise, serons-nous capa­bles, nous dit-il, de sup­port­er la dés­espérance d’âme de ces onze nations cohab­i­tant avec les euro-québé­cois depuis la péri­ode du contact? 

Les Québé­cois, en bout de piste, seraient-ils le résul­tat d’un métis­sage inten­sif, comme sem­ble le sug­gér­er le film sans le dire claire­ment? À en croire Hélène Vėz­i­na, démo­graphe citée dans ce doc­u­men­taire, rien ne serait plus hasardeux que le pour­cent­age du sang pour se réclamer du statut amérin­di­en. Gérard Bouchard, père du pro­jet BALSAC, con­sid­ère pour sa part que chaque Québé­cois compte dans sa lignée plus de 2 000 ancêtres et, du lot, à peine un très faible pour­cent­age de sang indi­en. La ligne iden­ti­taire se tire-t-elle si facile­ment au cordeau de nos illusions?

Les jeunes d’aujourd’hui, de ren­con­tres for­tu­ites en ren­dez-vous pro­gram­més, à l’exemple de Mélanie Car­ri­er et Olivi­er Hig­gins dans leurs doc­u­men­taires Asiemut (2007) et Québékoisie (2015), aiment voy­ager, par­lent plusieurs langues et se définis­sent de plus en plus comme citoyens du monde, à la ren­con­tre de l’Autre et de l’Ailleurs. Rien d’étonnant qu’au bout de ce monde, d’aussi loin que le Népal ou le Tibet, sur­gis­sent pour­tant la ren­con­tre avec soi-même et celle de son pays d’origine, la ques­tion lanci­nante de l’identité indi­vidu­elle con­fron­tée à l’identité col­lec­tive, la con­science de sa dif­férence au miroir de l’étrangeté et de l’altérité!

Cinq ans après sa sor­tie, Québékoisie n’a pas vieil­li. Ce film nous ren­voie encore et tou­jours, comme indi­vidu, à l’inlassable quête de « retrou­ver son nom, sa place et son lende­main » dans un pays incer­tain, selon les beaux vers de Miron.

René Bouchard

2 commentaires

  1. Gérard Bouchard n’est peut-être pas «métis­sé», mais quand il dit qu’il « con­sid­ère pour sa part que chaque Québé­cois compte dans sa lignée plus de 2 000 ancêtres et, du lot, à peine un très faible pour­cent­age de sang indi­en », je ne suis en désac­cord. Juste dans ma lignée matri­ar­cale aca­di­enne, je compte deux mariages avec des Amérin­di­ennes : une Mic­maque et une Malécite. Serais-je une excep­tion? Je ne le crois pas. Et ma recherche n’est pas terminée.

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