Médard Bourgault, maître d’art, 1930–1967

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Quelques-uns des hauts reliefs que Médard a sculptés en 1942 et 1943 pour décorer son salon : « Le berceau d’une race », « Le défricheur », « La forge », « Justice » et « Le fardeau des guerres », en bois de pin

Présentation

Les trois frères Bour­gault de Saint-Jean-Port-Joli, Médard (1897–1967), André (1898–1958) et Jean-Julien (1910–1996), ont été à l’origine d’un mou­ve­ment de sculp­ture sur bois qui a fait vivre à une cer­taine époque plus d’une cen­taine de familles. Les trois frères ont for­mé de nom­breux appren­tis dont plusieurs sont devenus maîtres d’atelier eux-mêmes. On peut éval­uer qu’un mil­li­er de sculp­teurs ont tra­vail­lé dans le sil­lon des Trois Bérets.

Le présent arti­cle con­sacré à Médard Bour­gault est le pre­mier d’une série qui porte sur les ate­liers des trois frères qui ont fait l’objet d’un arti­cle pub­lié dans la revue Rabas­ka en 2020 (1).

Médard Bour­gault, Madone sculp­tée en 1925, pin poly­chromé, 30 x 14,5 x 15,5 cm. Au début, Médard peignait ses œuvres. Col­lec­tion André-Médard Bour­gault. Pho­to : Jean-François Blanchette

Introduction

Médard Bour­gault sculp­tait déjà pour son plaisir quand Mar­ius Bar­beau, anthro­po­logue au Musée nation­al du Cana­da, le vis­ite en 1930. Ce dernier lui achète des œuvres et le fait con­naître dans les réseaux de col­lec­tion­neurs, les milieux cul­turel, religieux, poli­tique et médi­a­tique au Cana­da et à l’étranger. C’est le temps de la grande crise économique. Le gou­verne­ment du Québec désire remet­tre à l’honneur les métiers arti­sanaux et utilis­er ce savoir-faire dans la pro­mo­tion du tourisme qui est le secteur économique le plus rentable après les mines et la pâte à papi­er. L’inauguration du boule­vard Per­ron (2) vers Gaspé en 1929 et l’amélioration des ser­vices d’hébergement attirent les touristes qui sont nom­breux à pass­er par Saint-Jean-Port-Joli. Médard installe une petite table à l’extérieur de sa mai­son pour ven­dre ses pièces aux touristes (3).

 

Médard Bour­gault, « Les défricheurs », 1939, tilleul et noy­er, 28 x 104 x 35 cm. Col­lec­tion André-Médard Bour­gault. Pho­to : Jean-François Blanchette

 

Cou­ples minia­tures poly­chromes des années 1930 sculp­tés par les appren­tis de Médard. De g. à dr., ils sont d’Yvonne Bour­gault, de Léon Tou­s­saint et d’Alphonse Tou­s­saint. Hau­teur moyenne : 13 cm. Col­lec­tions privées. Pho­to : Jean-François Blanchette

Médard ne peut sub­venir à la tâche. Il demande l’aide de ses frères Jean-Julien et André pour l’assister dès 1931. Leurs neveux, Léon et Alphonse Tou­s­saint, de même qu’une jeune sœur de Médard, Yvonne, se joignent à eux pour pro­duire des fig­urines pour le marché touris­tique. Médard écrit : « Les pièces les plus pop­u­laires sont les types d’habitants cana­di­ens-français et les scènes ou bas-reliefs de la vie des champs : les bûcherons, les pêcheurs gaspésiens; les chiens, les atte­lages de bœufs et les chevaux sont aus­si assez pop­u­laires. Mais la plus pop­u­laire de toutes est le type d’habitant ou habi­tante tel que fileuse et tri­co­teuse ou autres. Les sujets religieux sont assez demandés aus­si (4) . » Il indique que ses clients vien­nent de partout et il pré­cise : « Nous ven­dons beau­coup aux Cana­di­ens français, surtout dans les pièces dis­pendieuses (5). » André partage l’atelier de ses frères jusqu’en 1935, puis il s’en dis­so­cie [Un arti­cle sera pub­lié à son sujet plus tard].

 

L’art religieux

Médard Bour­gault,« Immac­ulée Con­cep­tion », 1930, 71 x 25 x 3,5 cm. Pour ce bas-relief en noy­er cen­dré, l’artiste s’inspire d’un tableau de Muril­lo pub­lié dans Mer­veilles de l’art religieux, pub­lié à Paris par Michel Lévy Frères en 1873, un livre que Médard avait dans sa bib­lio­thèque. Col­lec­tion André-Médard Bour­gault. Pho­to de la sculp­ture : François Gauthier

Très tôt, Médard décide de se con­sacr­er à l’art religieux. Médard et Jean-Julien parta­gent le même ate­lier jusqu’à ce que Jean-Julien fonde son ate­lier de mobili­er religieux en 1949 afin de sat­is­faire une demande crois­sante et apparem­ment intariss­able. Des com­man­des vien­nent de partout au Cana­da et même des États-Unis. La com­mande de l’École ménagère régionale des Sœurs de Sainte-Anne de Saint-Jacques-de‑l’Achigan (Mont­calm), entre 1948 et 1951, est un bel exem­ple de pro­jet qui con­cerne autant Médard que Jean-Julien (6). Sr Marie-Jeanne-de-France, direc­trice, demande à Médard un chemin de croix en haut relief d’environ 46 x 40 cm, des stat­ues en ronde bosse et une crèche de Noël en plus de pièces d’ameublement comme la table de com­mu­nion que pro­duit Jean-Julien : « Je serai si fière de dire que toute la déco­ra­tion est l’œuvre des sculp­teurs « Bour­gault ». Je pense que nous aurons une très belle chapelle [… ] C’est là qu’auront lieu nos retraites et tous nos con­grès. Je tiens à ce que l’artisanat soit à l’honneur (7). » Ce pro­jet remar­quable attire l’intérêt des archi­tectes et con­nais­seurs de l’époque et con­tribue à la répu­ta­tion déjà grande de Médard et Jean-Julien.

 

Un art identitaire

Médard Bour­gault, « Le fardeau des guer­res », pin, 86 x 41 x 4,5 cm, 1942 ou 1943. Col­lec­tion André-Médard Bour­gault. Pho­to : François Gauthier

Médard souhaite que son œuvre représente l’identité québé­coise. L’ensemble le plus impres­sion­nant à cet égard est sans con­tred­it le salon de sa mai­son décoré de lam­bris sculp­tés que l’artiste réalise afin d’illustrer, à tra­vers la vie de sa famille et de son époque, ce que nous sommes comme peu­ple, par­tielle­ment illus­tré par le mon­tage à la Une de cet arti­cle. Ce grand réc­it métaphorique inclut donc les œuvres suiv­antes : L’ébauche d’une raceLe berceau d’une raceLes pre­miers pas d’une raceLa des­tinéeLe défricheurLe semeurL’artisanLa forgeLe fardeau des guer­resLa jus­tice et Le bâtis­seur. Ces hauts-reliefs, inter­prétés grâce au Jour­nal per­son­nel de Médard, sont très touchants et témoignent d’une grande sincérité en regard de la vie et de la société : les ancêtres, la famille, l’é­d­u­ca­tion, la pro­fes­sion, l’amour de la terre et de la mer, la détresse de la guerre. Car cet ensem­ble magis­tral est créé en 1942 et 1943, au cours de la Deux­ième Guerre mon­di­ale qui inter­pelle la créa­tiv­ité du maître qui a per­du ses élèves après la fer­me­ture de son ate­lier-école. Ces œuvres, ancrées dans la tra­di­tion, témoignent égale­ment d’un élan de moder­nité révélé par « Le fardeau des guer­res ». Cette œuvre mod­erne chargée d’émotions et d’une grande sen­si­bil­ité cadr­erait bien avec les pièces d’autres grands maîtres exposées dans le pavil­lon Charles-Bail­largé du Musée nation­al des Beaux-Arts du Québec con­sacré à l’art moderne.

 

Un art religieux québécois

Tout au cours de sa car­rière, Médard plaide pour un art religieux québé­cois (8). Par­mi les œuvres orig­i­nales créées par Médard, il y a de nom­breuses représen­ta­tions de la Vierge Marie, Notre-Dame des blés, Notre-Dame des poètes, Notre-Dame de l’espace, Notre-Dame des flots acquise par le Musée du Québec et Notre-Dame des habi­tants por­tant une gerbe de blé, acquise par l’abbé Albert Tessier (9). Cette dernière stat­ue est d’ailleurs choisie par Mar­ius Bar­beau pour fig­ur­er dans le livre des plus grandes représen­ta­tions de la Vierge au monde, The World’s Great Madonas (10).

Médard Bour­gault, « Notre-Dame des flots », 153 x 41 x 61 cm, 1943. Cette pièce a été acquise à cette époque par le Musée du Québec, aujourd’hui le Musée nation­al des Beaux-arts du Québec. MNBAQ, Col­lec­tion Art mod­erne, 1943.226

L’art profane

Il est pos­si­ble que la baisse lente de l’intérêt pour les sculp­tures religieuses au milieu des années 1950 et le désir pour Médard de créer un art typ­ique­ment québé­cois amè­nent ce dernier à s’orienter vers la pro­duc­tion de nues, inspirées par les bois d’épave ou échouries qu’on retrou­ve en grande quan­tité sur les rives du fleuve (11). Les cahiers de vente de Médard indiquent que de nom­breux clients, indi­vidus comme com­pag­nies, acquièrent ce genre de pièces dès 1955 (12).

Entre 1960 et 1963, Médard sculpte « Les Trois Grâces » accom­pa­g­nées d’outardes pour décor­er son parterre près du fleuve. Une œuvre inspirée de « Léda et le cygne ». « Il n’y a pas de cygnes chez nous, donc j’ai fait des out­ardes », dit-il. Hau­teur de la pièce du milieu, 123 cm. Col­lec­tion André-Médard Bour­gault. Pho­to : François Gauthier
Médard Bour­gault, « Chant de la mer », 60,7 x 21,5 x 2,5 cm, vers 1960. Le titre est inscrit au ciseau au bas de la pièce. Col­lec­tion privée. Pho­to : Jean-François Blanchette

André-Médard racon­te : « Moi quand j’ai com­mencé à sculpter dans l’atelier, dans les années 1961–1962, mon père était un petit peu en avance sur son temps. C’était à l’époque où mon père Médard fai­sait de la sculp­ture de nues. Alors l’atelier, à ce moment-là, était séparé en deux. Il y avait notre côté (13), et de l’autre côté, mon père avait un genre de petite galerie d’art où il expo­sait ses œuvres pour les ini­tiés (14) ».

 

Médard Bour­gault. À g, , « Les amoureux », pin, 1934, 37 x 29 x 11 cm. À dr., « Bais­er d’adieu », tilleul, 1967, 124,5 x 35,5 x 29,3 cm. Col­lec­tion André-Médard Bour­gault. Pho­to François Gau­thi­er
« Faites votre époque! » C’est ce que Médard répète à ses enfants sculp­teurs et aux appren­tis des divers ate­liers. Le thème du cou­ple illus­tre bien cette con­signe dans ces deux pièces de Médard, la dernière étant sculp­tée l’année de son décès.

 

Épilogue

Le maître-sculp­teur Médard Bour­gault est util­isé comme sujet d’une affiche qui fait la pro­mo­tion du savoir-faire arti­sanal québé­cois vers 1950. L’affiche du Ser­vice provin­cial du tourisme est tenue par deux artistes en art pop­u­laire, Robert Bradet et son père Jean-Claude. Pho­to : Manon Bourgault

Médard Bour­gault fut adulé par ses émules, recher­ché par le pub­lic et respec­té par la cri­tique. Médard Bour­gault a eu 16 enfants. Ses filles, qui ont sculp­té avec lui, nous ont lais­sé des œuvres qui témoignent des travaux en ate­lier. Ses fils Jean-Ray­mond (1924–2010), Fer­nand (1932–1993), Claude (1933–1966), Jacques (1940–2017) (15) et André-Médard (1941) sont tous devenus de grands sculp­teurs. Le dernier, André-Médard, par respect pour l’héritage reçu, a con­servé intact le domaine érigé par son père qui est aujourd’hui un site pat­ri­mo­ni­al cité par la munic­i­pal­ité de Saint-Jean-Port-Joli. (16) Il a égale­ment pub­lié avec François Gau­thi­er La mai­son de mon père, un livre généreuse­ment illus­tré qui présente les bâti­ments sur le domaine ain­si que les col­lec­tions qu’ils con­ti­en­nent. On peut aus­si vis­iter le domaine Médard-Bour­gault ici.

 

 

 

Crédits
Recherche et rédac­tion : Jean-François Blanchette
Révi­sion : Louise Décarie
Mise en page : Marie-Ève Lord
Illus­tra­tions : tel qu’indiqué au bas des vignettes

Je tiens à remerci­er André-Médard Bour­gault pour sa con­tri­bu­tion généreuse à mes recherch­es et François Gau­thi­er pour les pho­togra­phies tirées du livre d’André-Médard Bour­gault, pré­face de Michel Lessard, La mai­son de mon père, pub­lié à Beloeil par Qualigram en 2015. 156 p.

À la Une : Quelques-uns des hauts-reliefs que Médard a sculp­tés en 1942 et 1943 pour décor­er son salon : « Le berceau d’une race », « Le défricheur », « La forge », « Jus­tice » et « Le fardeau des guer­res », en bois de pin, cha­cun mesurant env­i­ron 86 x 42 x 4,5 cm. Col­lec­tion André-Médard Bour­gault. Pho­tos : François Gauthier

Notes

1.  Jean-François Blanchette, « Les Trois Bérets et les ate­liers de sculp­ture de Saint-Jean-Port-Joli (1930–1967) » Rabas­ka, vol. 18 (2020), p. 11–42.

2.  Aujourd’hui, la por­tion de la route 132 le long du fleuve jusqu’à Gaspé.

3.  Jean-François Blanchette, « Les Trois Bérets et la Gaspésie, 1930–1950. Des minia­tures pour le marché touris­tique » Mag­a­zine Gaspésie, no. 200, avril-juil­let 2021, p. 16–18.

4.  Archives de la Côte-du-Sud (ACS), Fonds Médard Bour­gault, F050/1/4, Cor­re­spon­dance, 19 décem­bre 1935.

5.  Ibid.

6.  Le 20 sep­tem­bre 1949, l’É­cole ménagère de Saint-Jacques amé­nage dans un nou­veau bâti­ment sous le nom d’É­cole supérieure d’en­seigne­ment ménag­er, aujourd’hui le Col­lège Esther-Blondin : https://www.collegeblondin.qc.ca/le-college/historique/ con­sulté le 3 juin 2020.

7.  ACS, F050/1/17, Sr Marie-Jeanne-de-France, op. cit., le 2 févri­er 1949.

8.  Gérard Ouel­let fait la pro­mo­tion de ses idées dans L’Action Catholique du 12 févri­er 1939. Voir aus­si la cor­re­spon­dance de Marc Couil­lard-Després, prêtre vicaire de Saint-Jean Port-Joli, à Gérard Ouel­let, 16 jan­vi­er 1938 (ACS, F050/1/6).

9.  ACS, F050/1/8, Albert Tessier à Médard Bour­gault, le 30 décem­bre 1940

10.  Notre-Dame des habi­tants et le texte de Mar­ius Bar­beau sont pub­liés aux pages 535 à 537 de Cyn­thia Pearl Maus, The world’s great Madon­nas : an anthol­o­gy of pic­tures, poet­ry, music, and sto­ries cen­ter­ing in the life of the Madon­na and her Son, New York, Harp­er and Broth­ers, 1947, 789 p.

11.  Voir à ce sujet le très beau film « Saint-Jean-Port-Joli » pro­duit par Pierre Dumas de l’Office du film du Québec pour l’Office du tourisme de la province de Québec en 1962 : https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2489311?fbclid=IwAR2McfhjK8fDAW_yMfMI8JcA8qHMOPhYbcDyGQRSQVMuFVyhtEIlpLSAwzs, con­sulté le 28 févri­er 2021.

12.  ACS, F050/1/23, Cor­re­spon­dance, George O. Soucis, René‑T. Leclerc Incor­porée, Valeurs de Place­ment, Mon­tréal, à Médard Bour­gault, le 27 sep­tem­bre 1955.

13.  La sec­tion de l’atelier où André-Médard sculpte avec Jacques, Fer­nand et Claude, Jean-Ray­mond ayant son pro­pre atelier.

14.  Com­mu­ni­ca­tion per­son­nelle d’André-Médard Bourgault.

15.  https://ethnologiequebec.org/2017/03/jacques-bourgault-1940–2017/, con­sulté le 27 févri­er 2021.

16.  https://ethnologiequebec.org/2017/09/la-citation-du-domaine-medard-bourgault/,con­sulté le 26 févri­er 2021.

2 commentaires

    1. Mer­ci de nous avoir fait part de ce prob­lème. La sit­u­a­tion devrait main­tenant être corrigée.

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